Juste avant qu’Erwann n’arrive donc, et quand prenait fin le précédent billet, il pleuvait (et encore un peu après, pour adoucir l’adaptation climatique de notre breton d’hôte). L’Ere des Grands Travaux s’est terminée dans un taux d’humidité rarement égalé. Chaque matin de ces jours là, le coup d’œil aux montagnes qui dominent la baie permet d’évaluer la situation. Et ce sont souvent des panses pleines à crever, noires, grises et lourdes qui s’accrochent à leurs flancs. Nous vivons alors au centre d’un nuage, entourés de gris plus ou moins clairs, de brouillard plus ou moins épais. Un silence cotonneux semble absorber jusqu’au bruit des perceuses et ponceuses qui tentent malgré tout de poursuivre leur tache.

Bresildec2012_136.jpg

Il pleut. Il pleut depuis des jours. Parfois dru, abondamment, de ces averses tropicales dont la taille des gouttes n’a d’égale que le vacarme qu’elles font à rebondir sur les tauds, les ponts, les pontons, la mer. Parfois finement, des heures durant, imprégnant méthodiquement le moindre centimètre carré encore un tant soit peu poreux… Bienvenue dans les alpes suisses, comme dirait notre copain Eduardo…le même Eduardo qui nous sauvent un dimanche (et quelques autres journées, ensuite) quand, à sec (et c est bien la seule chose de sec) d’idées ludiques ou éducatives, on se résout à mettre Awa devant le dessin animé du Livre de la jungle. Awa qui s’en fout copieusement. Awa sur qui la pâte à sel, les histoires ou les legos n’ont plus d’effet. Awa qui veut gambader, retourner voir pousser les citrons, les ananas et les cocos. Et Edu qui nous propose fort à propos de nous embarquer dans son pick up pour aller voir les cascades dans la jungle voisine. Ouf. La pluie va reprendre mais qu’importe. Voir la jungle, la vraie, et d’autres types de chutes d’eau. Au travers de ce gris, c’est le vert qui explose. Luisant, mousseux, spongieux. C’est mille espèces qui poussent, s’emmêlent, s’entrelacent, s’épandent, s’étalent, s’enchevêtrent. Ce dégouline, ca ruisselle, ca suinte, tant que le végétal semble constituer un état supplémentaire de l’eau, comme peuvent l’être la glace ou la vapeur. Et quand bien même la pluie s’arrête, que le ciel cesse enfin de s’épancher, les arbres perlent encore et longtemps, retiennent les gouttes qui terminent inexorablement leur chute dans une boue rouge et brune qui vous colle aux tongues et vous crépit le mollet. C’est puissant et dense cette jungle, la notion d’espace libre y est inconcevable, et seul un rio bouillonnant peut mettre un terme provisoire à son avancée. On se laisse absorber par le spectacle. Awa jubile autant qu’elle dégouline. Malgré tout, la déshydratation est proche, mais comme très souvent au Brésil, se trouve justement un bar, judicieusement situé, au sortir du chemin…

P1000323.JPG

P1000321.JPG

P1000324-001.JPG

P1000309-001.JPG

P1000307-001.JPG

Il pleut toujours. Revoir se dessiner les crêtes des collines, de ces presque montagnes, tournent quasiment à l’obsession. Et quand enfin ne subsistent plus que des lambeaux de nuages, que les reliefs se distinguent à nouveau, c’est un soleil vengeur qui tente une percée. Comme si, blessé de ce rayonnement contrarié, il irradiait alors la terre d’un degré supplémentaire à la normale. La terre s’évapore, les vallées fument, la lumière explose, l’ébullition est proche. Et l’on dégouline à nouveau, mais d’une eau plus salée.

P1000281.JPG

Et c’est la conclusion : au Brésil, on dégouline. Mieux, il faut dégouliner. Ici, même les rues débordent quand les marées sont grandes. Et si ce n’est à cause d’un trop plein de pluie ou de sueur, c’est parce qu’ici, il semble que l’on s’exprime ainsi : les sentiments, les ressentis, les émotions se disent souvent avec autant de ferveur que tombe une averse. Dans l’excès. Et pour nos cultures où l’épanchement aurait plutôt tendance à être contenu, ce peut être assez déconcertant.

P1000748.jpg

Dégouliner nous faisons donc, mais mouillons également, puisque le vocabulaire marin nous le permet. Notre ancre est ainsi allée gouter de plus bleus rivages, pressées que nous étions à découvrir le coin, à tester notre nouvelle annexe, et à faire partager à Erwann quelques joies du nautisme en des endroits plus sauvages. En guise d’activités nautiques, nous commençons par l’ascension de la Pedra par la face nord, le fameux pic situé au dessus du saco de Mamanga. Dans une mata (la jungle) glissante et toute en verticalité, dans laquelle la notion de sentier sinueux pour atténuer le dénivelé ne semble pas une nécessité pour le marcheur local. Tout droit. Tout le temps. De ces reliefs qui vous font maudire votre première cigarette et envisager sérieusement la dernière. De ceux aussi qui portent eux la promesse, en tous cas l’espérance, d’un panorama à vous couper le souffle. Pari tenu, au sens propre comme au figuré. La vue sur la courbe du fjord, le dégradé bleuté, le dessin des fonds marins, le chapelet d’iles, la Belle Verte vue d’en haut, minuscule, sont de toute beauté. On redescend, en accéléré évidemment, avec aux lèvres le sourire heureux de ceux qui ont vu, et dans les yeux la compassion pour ceux croisés dans l’autre sens : quand, alors que nous étions presque en bas, eux se croyaient presque en haut… Et puis au bout du chemin, judicieusement situé, se trouvait un petit bar …

P1000456.JPG

P1000465.JPG

P1000460.JPG

P1000375.JPG

On découvre également, avec TontonLolo en équipier supplémentaire (4 adultes pour une enfant, Awa est aux anges…), l’Ilha do Cedro. L’eau y est très claire, le sable très blanc, les fonds emplis de péguaris, ces fameux coquillages déjà péchés dans la Bahia et dont la chair est proche de celle du crabe. … Et un peu plus loin sur la plage, judicieusement situé…

Si ce n’est lorsqu’Awa ne décide te tester à mains nues la force de pression permise par la fermeture d’un hublot, qui lui arrachera de sacrés hurlements puis, plus tard, 2 ongles, la vie dans ces endroits se déroule paisiblement. A observer l’envol des aigrettes, les sauts et les bulles des poissons, les petits bateaux de pêches colorés. A se baigner, se balader, cueillir des avocats et des citrons. A écouter les cigales et notre nouveau mobile tintinnabuler. Et puis le soir venu, déguster la fameuse caiprinha do Gringo en regardant les étoiles ou les éclairs, qui irradient parfois le ciel de d’une étrange manière. A se demander si l’énorme centrale nucléaire voisine n est pas en train de connaitre quelques failles…

Bresiljanvfev2013_359.jpg

Bresiljanvfev2013_342.jpg

Bresiljanvfev2013_343.jpg

Bresiljanvfev2013_365.jpg

P1000383.JPG

Bresiljanvfev2013_350.jpg

Ces quelques saines robinsonnades restent cependant assez exceptionnelles, préoccupés que nous sommes par la vente du bateau. Erwann vit en direct les ultimes épisodes de l’histoire des Beaux verts, et ca n’est pas toujours les vacances. Complications administratives, alternatives peu réjouissantes, fausses espérances ou vraies solutions, l’actualité en dents de scie du bord complique qui plus est les escapades loin de la ville, loin d’internet, loin des acheteurs potentiels. Par contre, il induit un rangement très régulier de notre habitat pour causes de visites plus ou moins sérieuses, ce qui n’est pas désagréable ! Dans ce contexte, les sorties nocturnes, à tour de rôle pour cause de néo-parentalité mais avec l’endurance d’un Erwann qui ne flanche pas et ne saute jamais son tour, sont de petites bouffées d’oxygène. Sambinha, carnaval, soirée chez les copains ou au bar du bout du quai permettent de profiter de la vie et des gens du coin. Et c’est tout le bonheur des escales prolongées, ces rencontres , ce petit réseau de copains, Loulou, Paul, Janaina, Jodson, Georges, Edu, Juliano, qui permettent d’aller un peu plus loin dans la langue, la compréhension, et la franche déconnade, aussi et heureusement !

Bresiljanvfev2013_315.jpg

L’incontournable carnaval donc. Si les soirées en ville, évidemment festives et arrosées, marquées par le son percutant des blocos et les passages d’une reine et d’un roi fort touchants (ah cette petite mamie voutée et souriante se déhanchant sur de la samba toute en s’agrippant au pick-up sur lequel elle trônait, roulant sur les fameux pavés…°) ont toujours constitué des moments savoureux, ce sont les images d’une fin d’après midi sur la plage excentrée de Jabacuara que l’on gardera sans doute en mémoire… Loin des plumes et paillettes d’un Rio de Carte postale, l’ambiance ici est plutôt papier mâché et marionnettes. Marionnettes géantes, groupes de samba, sortie familiale et populaire, bande de potes motivés, rires d’enfants, corps dansants, marchands de bières ambulant, et le jour qui décline. Un de ces moments précieux où flotte ce petit quelque chose de simple et serein, d’incroyablement festif et généreux, un de ces moments où l’alchimie fonctionne, ou s’amuser est une évidence partagée… Dégouliner, disais-je…

P1000587.JPG

P1000578.JPG

P1000567.JPG

P1000565.JPG

P1000536.JPG

Si le carnaval est une expression incontournable de la culture brésilienne, il en est une autre qui l’est au moins tout autant, c’est la churrasque dominicale, le barbecue du dimanche donc. Le sport national (avant le football, je suis sure) pour lequel a été développé un arsenal impressionnant d’éléments permettant de conserver en quantité viande et bières fraiches tout une journée, loin de toute source électrique donc sur n’importe quelle plage. Nous la déclinons sous différentes formes (plage, marina, maison de potes…), sachant que la churrasque façon Belle verte s’envisage toujours avec une solution de repli, un plan b (bureau de la marina, arbre touffu ou tout simplement bateau) pour cause de pluie. Quand ce n’est pas le coup de la panne, puisqu’ainsi se déroulera l’ultime churrasque d’Erwann. Vingt minutes de marche sous un soleil de plomb et dans la jungle, parce que le carrosse de Paul et Janaina avait décidé de mettre fin à toute collaboration, ca vous met en appétit pour aller avaler quelques kg de viande, là bas, dans leur maison au fond des bois (judicieusement située cette maison d’ailleurs, bien que manquant de petit bar le long de la piste…).



Ainsi se déroule le mois de février… Awa continue de nourrir sa passion pour les noix de coco et les cocotiers, qu’elle parvient à repérer jusque dans ses livres et à l arrière plan de ses imagiers. Awa et sa passion pour Georges, alias Jojo, son dealer de coco. Awa et Erwann, qui tissent tranquillement leur complicité. Awa qui use de ses charmes pour une cuillère d’acaï ou un bout de saucisse. Awa qui imite le chien et les poissons, le produit anti moustique et les hélicoptères, Awa qui grimpe, monte, tombe, remonte, descend, qui fait des chorégraphies punks sur le pont du bateau, ramasse des coquillages, Awa qui patauge, éclabousse, danse , Awa qui nomme, répète, grimace, teste aussi, ses limites ou les nôtres tout en chantonnant nonnonononnonon … Awa qui s’amuse bien semble t il, si l’on en juge par la proportion de sourires qu’elle prodigue en comparaison de celle de ses pleurs…

P1000279.JPG

P1000800.jpg

P1000434.JPG

P1000501.JPG

P1000364.JPG

P1000333.JPG

awabanette2.jpg

P1000294.JPG

P1000182.jpg

P1000343.JPG

P1000762.jpg

Ainsi se termine le mois de février. L’école a repris, le flot de touristes s’en allant par centaine embarquer dans d’immenses escunhas pour des balades à la journée se tarit, Erwann est parti se gratter ses boutons de moustique sous son Damart, et l’on a quasiment vendu le bateau…

P1000506__800x600_.JPG

P1000490__800x600_.JPG

Partagés entre le désir de conclure rapidement, et le vertige que constitue la séparation prochaine. Vivre et profiter… Admettre que tous les possibles qu’incarnaient la Belle verte, même quand nous en étions loin, cette petite île qu’on avait dans la tête, ce refuge tangible, vont désormais se transformer en souvenirs. Eloigner le doute, faire taire quelques les regrets, se rappeler le pourquoi. Négocier le virage, s’accrocher à de nouvelles certitudes, croire aux prochains projets, évidemment. Parce que d’errants, nous sommes redevenus des voyageurs, avec une idée de retour qui dessine chaque contour de nos journées, l’horizon a désormais une limite. De celle que je souhaitai rassurante, intranquille que j’étais à naviguer sans balisage. Aller chercher du sens, ou au moins le moyen d’en donner, et repartir peut être, sans doute, plus tard. Et vivre en attendant, apprécier plus intensément, fabriquer la matière de nostalgies futures, saudade ultérieure des rêves accomplis.

« Voyageur, voyageur, accepte le retour

Il n’est plus temps pour toi pour de nouveaux visages

Ton rêve modelé par trop de paysages

Laisse-le reposer en son nouveau contour »

Supervielle

Bresiljanvfev2013_324.jpg

P1000745.jpg

P1000540.JPG

P1000528.JPG

P1000271.JPG

P1000437.JPG

Bresiljanvfev2013_314.jpg

P1000188.JPG